Tribune libre de Yasir Arman : « L’Islam politique menace l’unité africaine »

De plus en plus les révolutions dans le monde arabe sont travaillées par un nouveau clivage, non pas entre dictature et démocratie, mais entre islamisme et laïcité, ou du moins entre ceux qui se réfèrent à la religion comme doctrine politique et ceux qui pronent une claire séparation entre le politique et le religieux.
Nous publions une tribune libre de Yasir Arman, secrétaire Général du SPLM-nord qui se bat pour un changement de régime au Soudan.

Aujourd’hui l’unité africaine est confrontée à une menace sérieuse de la part de nombreux mouvements politiques basés sur l’Islam. Certains d’entre eux ont déjà pris le pouvoir dans des pays importants : le Soudan, l’Egypte et la Tunisie. D’autres jouent un rôle central dans la politique des pays comme la Somalie, la Libye et le Mali. D’autres encore sont actifs et proposent un agenda politique comme au Nigeria, au Kenya et en Tanzanie. Enfin, certains sont clandestins, comme en Ethiopie, en Afrique du Sud et au Malawi.

 

Pourquoi les mouvements politiques islamistes menacent-ils l’unité africaine?

 

L’islam politique est une idéologie qui exploite et utilise l’Islam, une religion foncièrement tolérante en particulier dans le contexte africain. Et pourtant, les mouvements politiques islamistes sont intolérants. Ils ne respectent, ni n’acceptent la diversité culturelle et religieuse, les droits des femmes, ni les règles d’un système démocratique. Bien que certains aient été élus démocratiquement comme en Egypte et en Tunisie, il y a  déjà des indications claires que dans ces deux cas la situation évolue vers le totalitarisme, prenant le même chemin que la révolution iranienne, qui malgré avoir été menée par tous les Iraniens, a été confisquée par un groupe religieux qui a établi, en son nom, un régime dictatorial. Il y a une lutte assidue en Egypte et en Tunisie entre les différents groupes qui ont initié le soulèvement et conduit le changement. Pourtant, les mouvements islamistes ont réussi à prendre le pouvoir, d’une part parce qu’ils étaient mieux organisés et d’autre part car ils opéraient dans la clandestinité depuis de nombreuses années. Les islamistes ont presque confisqué les révolutions et les ont orientées dans d’autres directions. Ainsi, nous devons faire la distinction entre, d’une part le soulèvement contre la dictature, son objectif d’établir la démocratie et une justice sociale, et d’autre part le mouvement politique islamiste dont l’agenda social et politique ne diffère guère de celui du gouvernement renversé par ce soulèvement populaire. La situation en Egypte est cruciale pour le Soudan, l’Afrique et le monde Arabe étant donné l’importance de l’Egypte et l’ancienneté de son mouvement islamiste «Les Frères musulmans» fondé en 1928, deuxième plus ancien mouvement politique en Afrique, après le National African Congress, fondé il y a 100 ans. Or, des signes évidents montrent que ce mouvement emportera l’Egypte vers un régime à l’iranienne qui aura un impact considérable sur le Soudan et l’ensemble de l’Afrique.

 

 

Pourquoi l’expérience de l’islam politique au Soudan est-elle importante pour l’Afrique?

 

Le Soudan est un pays d’une immense diversité culturelle et religieuse, il représente a lui seul un petit continent africain. Depuis son indépendance, le Soudan n’a cessé, comme l’Afrique hier et aujourd’hui, de faire face au même défi : comment construire un état démocratique et moderne dans une société aussi diverse. Pourtant, la réponse du mouvement islamiste au Soudan a totalement ignoré cette diversité. Depuis le coup d’Etat en 1989, le parti islamiste au pouvoir a imposé une vision uniforme, cherchant à islamiser et arabiser les soudanais indépendamment du fait qu’une partie de la société n’est ni musulmane ni arabe. En outre, ils ont divisé les musulmans entre eux, excluant ceux qui n’adhèrent pas à leur idéologie politique. Ils ont également imposé des programmes sociaux et politiques qui marginalisent l’immense majorité du peuple soudanais, déshumanise les femmes et tous ceux en désaccord avec eux. Pour imposer sa vision fasciste, le régime du National Congress Party a recours à la violence et gouverne le pays d’une main de fer en écrasant ses opposants, la majorité de la population soudanaise. C’est d’ailleurs cette vision excessivement étroite qui mène le régime à commettre les plus grands crimes de l’histoire moderne du Soudan : le génocide, le crime de guerre, la division du pays forçant la sécession du Sud-Soudan. Le National Congress Party a tissé un lien et engagement profond avec la majorité des mouvements politiques africains basés sur l’Islam, dont la plupart des cadres et des dirigeants ont été endoctrinés par et sont diplômés de la célèbre African Islamic University de Khartoum. De plus, la relation étroite entre les gouvernements soudanais et iranien pousse le Soudan à participer à de nombreuses situations en dehors de ses frontières, mettant en péril ses intérêts nationaux et ses relations avec l’Arabie saoudite et les pays du Golfe. Un large complexe militaire soudanais a été construit en partenariat avec l’Iran. Sa production est utilisée, en premier lieu, contre les populations civiles soudanaises. Elle s’inscrit aussi dans la stratégie, des mouvements islamistes africains qui fait du Soudan un champ de bataille des conflits régionaux en Afrique et au Moyen-Orient. Le résultat de l’expérience de l’islam politique au Soudan risque d’être le même dans d’autres pays africains y compris l’Egypte, compte tenu de la vaste diversité culturelle et religieuse des sociétés africaines. Pour faire face à la montée des mouvements politiques islamistes en Afrique, il est important que le cas du Soudan soit pris au sérieux par les africains : intellectuels, gouvernements, mouvements politiques et sociaux, sociétés civiles.

 

Si on continue à ignorer cette progression de l’Islam politique, le prix à payer sera très cher, comme c’est déjà le cas au Soudan et au Mali. C’est une question prioritaire et urgente qui doit d’être débattue par tous ceux qui sont préoccupés par l’avenir de l’Afrique ainsi que de l’avenir d’un Islam tolérant qui historiquement a contribué à l’unité de nombreuses sociétés africaines.

 

 

Yasir Arman

Secrétaire général,

Sudan Peoples’ Liberation Movement North (SPLM-N)

 

Secrétaire aux relations extérieures,

Sudan Revolutionary Front (SRF)

1er février 2013

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