Soudan, un désastre moral pour l’ONU

Tribune parue dans le Monde du15 août 2012

 

Pour le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le changement, ce n’est pas maintenant ! En effet, l’instance des Nations unies est en passe d’entériner la candidature du Soudan pour siéger en son sein. Ce pays est dirigé par Omar Al-Bachir, seul président en exercice accusé par la Cour pénale internationale (CPI) de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis sous ses ordres au Darfour, pour lesquels il est recherché. Or le Soudan vient d’être adoubé par le groupe des pays africains pour les représenter dans ce conseil. Est-ce bien étonnant ? La toute nouvelle présidente de la Commission de l’Union africaine, la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, a affirmé lors d’une de ses premières déclarations : « Nous n’arrêterons pas Al-Bachir ! »

Mener une bataille acharnée de plusieurs mois pour succéder à Jean Ping, qui n’avait déjà pas particulièrement brillé par sa compassion envers les victimes des atrocités commises au Darfour, et endosser le même cynisme à l’égard des violations massives des droits de l’homme en dit plus long que de savantes analyses : tout changer pour que rien ne change. Mais dans la pitoyable histoire des droits de l’homme au sein de l’ONU, il y a de nombreux précédents.

En 2003, la Libye avait ainsi accédé à la présidence de feu la Commission des droits de l’homme, jetant le discrédit sur le système. Les scandales s’accumulant, la Commission fut remisée en 2006 et un nouvel organe fut créé : le Conseil des droits de l’homme vit le jour avec pour mission de ne pas retomber dans les errements précédents. Cependant, en 2010, la Libye était élue parmi les représentants du bloc africain… avant d’en être suspendue quelques mois plus tard.

Le tyran soudanais a fait mourir au moins 300 000 de ses compatriotes au Darfour, poussé près de 3 millions d’entre eux à s’enfuir dans des camps de réfugiés et de déplacés, brûlé des milliers de villages, utilisé le viol des femmes et des fillettes comme arme de guerre pour terroriser les populations… Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, avait parlé de « l’enfer sur terre » en évoquant le Darfour. Est-ce du passé ? Omar Al-Bachir a-t-il fait amende honorable ? Mais non, il continue aujourd’hui à bombarder le Darfour.

Au cours des douze derniers mois, il a étendu la violence au Kordofan du Sud et au Nil Bleu, deux Etats de la fédération soudanaise qui ont le malheur d’avoir des populations opposées à l’islamisation du pays promise par l’homme fort de Khartoum. Deux Etats, aussi, qui jouxtent la République du Soudan du Sud, ce pays né il y a un an d’une séparation avec le Soudan d’Omar Al-Bachir, lequel ne cesse de guerroyer dans les zones frontalières dans l’espoir de récupérer une partie des puits de pétrole qui lui ont échappé. Depuis plusieurs mois, l’aide humanitaire est bloquée malgré les injonctions du Conseil de sécurité.

Le régime s’en est-il tenu là ? Dans ce pays qui espère siéger au Conseil des droits de l’homme des manifestations pacifiques ont lieu pour dénoncer les mesures d’austérité prises par le gouvernement. Le renchérissement de la vie, l’augmentation des produits de base ont entraîné des protestations dans les principales villes du pays. Or elles sont violemment réprimées. Des centaines de manifestants ont été arrêtées, soumis à des traitements inhumains et dégradants. Les forces de l’ordre ont tiré dans la foule à Nyala (Darfour méridional), faisant des morts et des blessés, juste après que Navanethem Pillay, la commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, avait appelé les autorités à la retenue.

N’y aurait-il rien à faire ? Les manifestants demandent maintenant la chute du gouvernement. De leur côté les organisations rebelles du Darfour, du Kordofan du Sud et du Nil Bleu veulent un changement de régime. Il est dans ces conditions étonnant que le Quai d’Orsay ait cru bon de déclarer par la voix de son porte-parole que les rebelles du Darfour devaient se rendre à Doha où agonisent depuis de longues années les pourparlers avec les représentants d’Omar Al-Bachir. Comme si la politique étrangère française n’avait tiré aucune leçon des révoltes tunisienne ou égyptienne ! La France devrait au contraire, avec ses alliés européens, proposer des sanctions contre le gouvernement soudanais. Tout comme elle devrait engager une action résolue afin que le Soudan ne déshonore pas, en y obtenant un siège, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Jacky Mamou, président du Collectif Urgence Darfour, et Diagne Chanel, présidente du Comité Soudan

 

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