Les raisons de dire et redire « Stop Béchir »

Lorsqu’on nous demande pourquoi cette campagne «Stop Béchir», nous crions « Darfour ! Darfour ! », comme un symbole, comme un feu qui brûle toujours…

Près de 3 millions de déplacés et de réfugiés, plus de 300 000 morts dont la plupart reposent sans sépulture… Des villages incendiés, brûlés par milliers, les puits empoisonnés juste pour dire que l’espoir n’y renaîtra jamais. Les femmes et les fillettes violées, parfois en public, afin que chacun sache que la terreur est partout. Le viol utilisé comme arme de guerre pour disloquer, désarticuler familles et communautés et marquer dans leur chair celles qui justement doivent donner la vie. Et l’on sait l’humiliation et la honte que génère le viol, surtout dans la culture musulmane traditionnelle de ces populations.

Et quel est donc le crime commis par ces femmes, ces enfants, ces hommes, sinon celui d’être Four, Massalit, Zaghawha. Pour lutter contre une maigre rébellion, le régime soudanais fait la guerre aux populations. Ce n’est pas une guerre civile que mène le gouvernement soudanais, c’est une véritable guerre contre les civils.

Voilà pourquoi nous disons « Stop Béchir » !

Nous disons « Béchir » parce que c’est la même équipe, celle qui a semé la désolation et qui a engendré tant de souffrances au Darfour, qui aujourd’hui répand la violence dans d’autres régions du Soudan. Omar el Béchir, le président donne les ordres. Ahmed Haroun a recruté et armé les milices janjawids au Darfour. Après avoir occupé le poste de ministre de l’Action humanitaire, il est maintenant gouverneur du Sud-Kordofan, suite à des élections frauduleuses. Ce triste sire vient de déclarer lors de la répression qu’il mène contre les rebelles et les civils de cette région : « Pas de prisonniers ! ». Le général Hussein, ministre de la Défense après avoir dirigé les troupes soudanaises au Darfour, exerce maintenant ses talents à Abiyé, au Nil Bleu et au Sud-Kordofan. Ces provinces sont situées à la frontière entre le nouvel État indépendant du Sud-Soudan et le Soudan du nord. Elles sont peuplées de citoyens en grande partie animistes ou chrétiens et qui n’ont aucune envie de rester sous le joug de Béchir, lequel a promis d’instaurer une prochaine constitution islamique pour le pays.

Ces trois assassins – comment les appeler autrement ? -, tous inculpés par la Cour pénale internationale, bombardent les villages, en tuent les habitants. Les rescapés fuient éperdument. Depuis juin 2011, ce sont ainsi 400 000 personnes qui ont été chassées de chez elles. Et comme dans les premiers temps du Darfour, les massacreurs bloquent toute aide humanitaire. L’ONU s’inquiète d’une « situation nutritionnelle alarmante ».

Alors comment ne pas dire « Stop Béchir » ?

Nous disons « Stop Béchir », parce que le président soudanais et sa sinistre équipe règnent sans partage depuis 1989, après avoir volé le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Le courant politique qu’ils représentent, le Front National Islamique, rebaptisé depuis Parti national du Congrès – peut-être pour rappeler Gandhi ! -, n’avait recueilli que moins de 10% aux élections précédant leur putsch armé. Béchir est minoritaire et illégitime.

Ces gens ne savent gouverner l’immense pays qu’est le Soudan (5 fois la superficie de la France avant la partition du Sud) que par la violence génocidaire. Ils exercent leur pouvoir en muselant la presse. Ils truquent les élections, comme l’ont dénoncé les observateurs de l’Union européenne et de la Fondation Carter. Ils s’appuient sur le soutien inconditionnel de la Chine et de la Russie, qui leur fournissent les armes servant à tuer les civils. Ils bénéficient de la mansuétude de la Ligue arabe et de l’Union africaine. C’en est assez, voilà pourquoi nous disons « Stop Béchir » !

•  Nous répétons « Stop Béchir » parce que depuis 2002 existe la Cour pénale internationale (CPI). Les ONG humanitaires et de droits de l’Homme ont milité activement pour soutenir la mise en place de cette instance. Après les horreurs commises en ex-Yougoslavie et au Rwanda, nous savons qu’aucune réconciliation nationale n’est possible s’il n’existe un minimum de justice. Pour les victimes, les rescapés et leurs familles, dire les crimes, identifier les bourreaux, nommer le mal, dans un processus institutionnel, c’est réunir les conditions qui rendent possible un début de réparation.

Omar el-Béchir fait l’objet d’un mandat d’arrêt international délivré par la CPI pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis sous ses ordres au Darfour. Ahmed Haroun et le général Hussein, tout comme le chef janjawid Ali Kucheib, sont aussi poursuivis par la Cour.

Il faut que les dictateurs comprennent qu’ils devront rendre des comptes pour les crimes commis contre leurs propres populations. La souveraineté derrière laquelle ils prétendent s’abriter n’a plus de valeur juridique car la CPI a une compétence universelle. La place de Béchir et de ses complices se trouve à la Haye ! Oui, nous le répétons : « Stop Béchir » !

Encore une fois « Stop Béchir » pour que l’impunité ne triomphe pas et que les bourreaux le sachent. Pensons par exemple à Bachar el-Assad, le président syrien qui martyrise son peuple. Il bombarde les agglomérations, tue les opposants par milliers, viole les prisonnières, torture les détenus. Il y a quelques jours, le Premier ministre britannique David Cameron et auparavant le président Sarkozy ainsi qu’Alain Juppé, son ministre des Affaires étrangères, ont averti Bachar et les dirigeants syriens qu’ils étaient passibles de la CPI. Mais quelle crédibilité attribuer à ces déclarations, alors que le seul chef d’Etat en exercice inculpé par la justice internationale n’est toujours pas arrêté ? Quelle peut-être la force de dissuasion envers ces tyrans si Omar el-Béchir reste au pouvoir et continue ses exactions contre les civils ? Il est certain que le meilleur moyen de faire peur à ces despotes sanguinaires est de mener une lutte persévérante, acharnée, pour qu’ils soient traduits devant les tribunaux. Une raison de plus de répéter « Stop Béchir ».

Nous ne cesserons pas de redire « Stop Béchir » parce que nous sommes la société civile. Nous n’avons pas à tenir compte des arrangements de la « realpolitik » et des arguments de la raison d’Etat. Nous ne sommes pas des irresponsables qui n’entendraient rien aux grandes choses de la politique internationale. Car si nous, nous ne crions pas très fort « Stop Béchir » maintenant, qui d’autre le fera ?

La société civile a produit le meilleur en créant les organisations humanitaires. Et qu’enseigne-t-on dans ces associations ?

– qu’on ne peut rencontrer sur une route bombardée un vieillard à terre, sans l’aider à se relever ;

– qu’on ne peut laisser une réfugiée accoucher seule dans l’ombre noire d’une forêt ;

– qu’on ne peut trouver un orphelin pleurant au milieu de son village détruit sans le prendre par la main.

Ces vieillards, ces femmes, ces enfants sont abandonnés aujourd’hui à Abiyé, au Sud-Kordofan, au Nil Bleu, sans l’indispensable aide humanitaire.

Ils n’ont que la société civile et des organisations comme Urgence Darfour pour le rappeler aux grands de ce monde. Oui pour eux, nous hurlons « Stop Béchir » !

« Stop Béchir » encore, parce qu’il est insupportable que ce soi-disant président continue à voyager, ne serait-ce que dans sa région. Il a été reçu en Libye, il s’est rendu au Malawi ou encore au Tchad. Or ces pays qui déroulent le tapis rouge pour celui qui devrait être en prison à La Haye bénéficient de l’aide occidentale ! C’est inadmissible.

La gestion prédatrice de l’Etat soudanais par Omar el-Béchir et sa bande a engendré une dette considérable. Des coupes drastiques affectent tous les budgets… sauf celui de la guerre. Puisque Khartoum tente de renégocier les modalités de paiement de sa dette, il faut mettre comme condition à toute discussion sur le sujet le respect des droits humains et la comparution de Béchir devant les juges internationaux.

Pour paraphraser Michel Foucault, nous dirons que nous ne sommes que des femmes et des hommes libres qui n’avons d’autre titre à parler qu’une certaine difficulté à supporter ce qui se passe. Qui donc nous a commis ? Personne, et c’est justement ce qui fait notre droit. Un simple devoir d’humanité.

Oui décidément « Stop Béchir ».

 

Article publié sur le site de la Règle du jeu.

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