Le chaos et la fuite pour les Darfouris de Libye !

Les malheurs de la population du Darfour sont apparemment sans fin. Contraints d’abord de quitter leur région en raison de la marginalisation économique et du manque de travail; puis de fuir en raison du conflit, enfin les Darfouris ont maintenant été déplacés pour une troisième fois dans la bataille pour renverser Kadhafi.
Pour ces gens qui se dirigèrent vers la Libye à la recherche de travail et d’un avenir pour leurs familles, les perspectives semblent maintenant plutôt sombres. Les beaux jours du printemps arabe et la libération du peuple libyen du joug de Kadhafi remplissent de joie les citoyens du pays, mais pour de nombreux habitants du Darfour, la liberté libyenne a apporté avec elle un nouveau type d’oppression: la peur d’être assimilé à un mercenaire africain du Mali ou venu du Sahel.
Aujourd’hui les Darfouris sont terrorisés par la violence arbitraire et l’oppression dont ils sont l’objet de la part du nouvel ami de l’Occident: le Conseil national de transition (CNT).

Coincés avec de nombreux autres Africains en Libye dans les zones contrôlées par le de CNT, ils sont obligés, soit de se cacher dans leurs maisons par crainte d’être passé à tabac ou d’être victime d’exécution extrajudiciaire, ou s’ils s’aventurent à sortir, ils risquent de ne jamais revenir. Mais pour les Darfouris, rester chez soi n’est guère une option sûre : dans de nombreux cas, des hommes armés ont frappé à leur porte au milieu de la nuit et confisqué leurs biens ou menacé de les tuer et parfois les deux à la fois. Ces menaces se poursuivent sans relâche même si beaucoup travaillent dans des emplois subalternes et n’ont rien à voir ni avec Kadhafi ni avec ses mercenaires
Si se terrer chez soi est une perspective dangereuse, gagner une zone frontière est à peine une meilleure alternative. En fait, ceux qui ont rejoint les camps de réfugiés comme Saloom sur la frontière égypto-libyenne ou Shusha à la frontière tunisienne, sont considérés comme des fauteurs de troubles et soumis à des traitements cruels et dégradants. Dans le camp de Saloom – situé dans le désert, 2600 Darfouris ont été parqués avec le minimum de nourriture, très peu d’eau et pas de médicaments, malgré qu’il y ait beaucoup de malades. Ils ne sont pas les seuls. Il ya aussi des milliers d’autres Africains qui sont également soumis à des comportements racistes et violents. Aujourd’hui, ils croupissent dans ces camps avec peu de chance de libération.
Ceux qui tentent de s’enfuir du camp ont été considérés comme de simples cibles par les forces de CNT et arrêtés ou battus. Actuellement trois Darfouris ont été placés en détention par la CNT et leur localisation exacte est inconnue. Toutes les routes sont maintenant bloquées pour s’échapper. Non seulement celles qui mènent vers la Tunisie ou l’Egypte, mais aussi celle qui va vers le sud et Koufra, qui est extrêmement dangereux. Soucieux de s’assurer que les Darfouris ne rentrent pas chez eux, le gouvernement soudanais a placé beaucoup de ses forces sur la frontière Tchad / Soudan / Libye afin de fermer leur chemin.
Il n’est pas surprenant que le peuple libyen soit inquiet au sujet des migrants venus du Sahel. Surtout que Kadhafi a recruté parmi eux des mercenaires et a installé dans le pays depuis des décennies des écoles de formation de rebelles. En faisant de ses frontières un canal de contrebande d’armes et en y abritant une pépinière pour les extrémistes de la rébellion touarègue du Mali ou du Niger, l’IRA, les Janajwiid et bien d’autres, il est normal que le peuple de Libye soit préoccupé par la menace potentielle de ces mercenaires venus d’ailleurs. Quoiqu’il en soit, ce ne peut être la faute des Darfouris qui eux-mêmes, ont été soumis à de pareilles menaces. Ils ne peuvent être tenus pour responsables des actions irresponsables de Kadhafi. Ils ont besoin d’aide car leur sort est pire que celui des Libyens, et ils sont maintenant confrontés à la double catastrophe d’être déplacés non seulement de leur propre pays, mais aussi dans leur pays d’asile.
Bien sûr, la réponse la plus cohérente à ces problèmes serait que le gouvernement soudanais rapatrie ses ressortissants. Après tout, un nombre considérable de Nord-Soudanais a été rapatrié vers Khartoum. Mais pour les Darfouris, il n’y a nulle part où aller. Depuis le début du conflit au Darfour, ils sont sans domicile et sans une nation pour les aider. Le gouvernement soudanais ne s’en soucie guère et n’a pas l’intention de faire quoique ce soit à leur sujet.
Le jour où Mustafa Abdul Jalil du Conseil National de Transition s’est adressé au peuple de la Libye pour la première fois, il était également grand temps que la situation de ceux qui vivent aux frontières soit reconnue. Il est l’heure de rappeler à la Libye que le traitement raciste des travailleurs migrants africains n’est pas acceptable. Il est également temps de rappeler aux libyens que leurs frères du Darfour ont déjà assez souffert. Pour la communauté internationale, il est temps que l’aide pour le nouveau gouvernement de Libye soit subordonné à l’arrêt des violations des droits humains. L’Occident détient actuellement un levier considérable et il devrait en profiter pour aider les Darfouris, alors qu’il a jusqu’à maintenant échoué à le faire dans leur propre pays.
Si la CTN libyen ne peut donner de telles garanties, alors il incombe au Ministère des affaires étrangères britannique, ou français et ou d’autres impliqués dans la campagne militaire à organiser une évacuation sécurisée de ces personnes innocentes vers un autre lieu. Ne pas agir ainsi, conduirait à des pertes humaines substantielles car les conditions s’aggravent tous les jours un peu plus dans ces camps de fortune. Vus le niveau actuel de malades et l’absence de traitements, les choses iront bientôt de pire en pire. Par ailleurs, comme le conflit au Darfour entre dans une nouvelle décennie, une chose est certaine: les gens de la région n’ont pas besoin de plus de décès ou de catastrophes humanitaires dans leur vie.
Il est temps d’agir pour ceux qui sont en Libye, avant qu’il ne soit trop tard.


Dr Anne Bartlett est professeur de sociologie et d’études internationales à l’Université de San Francisco. Elle peut être contactée à l’adresse: albartlett@usfca.edu
Traduction et adaptation Christiane Mérelle.

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