La présidentielle française et l’impunité

La politique internationale, à l’exception parfois de l’Europe, est quasi absente de la campagne présidentielle. Le bruit de fond des massacres en Syrie – comment l’appeler autrement ? – a tout juste suscité quelques déclarations de la part du président sortant Nicolas Sarkozy et de son principal challenger François Hollande. Le gouvernement français a brandi la menace de la justice internationale pour Bachar Al-Assad. Mais l’effet dissuasif attendu n’est pas venu et les massacres contre les civils syriens continuent. Ce qui n’est guère surprenant puisque le seul chef d’Etat en exercice faisant à ce jour l’objet d’un mandat d’arrêt international, le soudanais Omar Al-Bachir, poursuit tranquillement ses activités. Poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité commis sous ses ordres au Darfour, l’homme court toujours. Ou plutôt il dirige toujours son pays, reçoit chefs d’Etat, ministres et ambassadeurs, tout comme il est toujours reçu dans certains pays avec les honneurs dus à son rang. On comprend donc que le maître de Damas ne tremble pas particulièrement à l’idée d’être recherché par la CPI. Hélas.

Il y a exactement 5 ans, le collectif Urgence Darfour avait invité les candidats à l’élection présidentielle à signer un engagement en faveur de la protection des populations du Darfour, cette province à l’ouest du Soudan et de soutenir l’action de la CPI. Tous étaient présents ou représentés. La situation n’a guère évolué. Les déplacés et les réfugiés croupissent toujours dans leurs camps. L’aide humanitaire continue à être harcelée et beaucoup d’ONG ont été expulsées de la région. Mais pire encore, après l’indépendance du sud-Soudan, el-Béchir a étendu la violence d’abord dans la zone frontière d’Abyei, puis au Sud-Kordofan et au Nil Bleu, deux régions du Soudan où vivent beaucoup de chrétiens et d’animistes qui ne veulent pas d’un projet de constitution islamique promis par le régime. Et le même cortège de bombardements, de meurtres, de fuite éperdue de populations est réapparu. L’ombre de la guerre se profile entre les deux Soudans et le régime de Khartoum multiplie les incidents graves.

 

Ce sont les auteurs mêmes des crimes de masse commis au Darfour qui sont à nouveau à la commande : el-Béchir, Haroun le gouverneur frauduleusement élu au Sud-Kordofan, et Hussein, le ministre de la Défense, tous sous le coup d’un mandat d’arrêt international de la CPI pour leurs crimes au Darfour. Voilà le prix de l’impunité !  Et maintenant cette sinistre équipe bloque l’aide humanitaire dont les populations ont cruellement besoin. De retour du terrain, Mukesh Kapila, l’ancien responsable humanitaire de l’ONU au Soudan met en garde : « L’armée de Khartoum est en train de commettre des crimes contre l’humanité dans les montagnes du pays Nouba  qui rappellent le Darfour. » Ainsi qu’en a tout récemment témoigné Geoges Clooney, des avions militaires bombardent les villages, détruisant les stocks alimentaires et pratiquant « littéralement une politique de la terre brûlée ».

 

Des pays proches de la France comme la nouvelle Libye du CNT, ou le Tchad de « notre ami » Déby ont néanmoins accueilli, au mépris des lois internationales, le dictateur soudanais. On peut dès lors douter des déclarations françaises revendiquant la justice pour les victimes de crimes de masse. Pour que ces déclarations soient prises au sérieux, il est nécessaire d’agir fermement pour isoler Omar Al-Bachir. Il faut l’empêcher de voyager, lui rendre toute activité internationale impossible, conditionner la négociation de la dette du Soudan au respect de la protection des populations. Il n’est pas impossible de penser que les Soudanais eux-mêmes finiront par le livrer aux juges qui l’attendent à La Haye. Alors peut-être cela donnerait quelques sueurs froides aux dirigeants syriens.  Une telle attitude face aux assassins de leurs propres peuples est-elle hors de portée d’un grand pays européen, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies ? Il en va de la crédibilité de la politique étrangère de tout candidat aspirant à la fonction suprême de la République française.

 

Article publié sur le site du Monde.

 

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