Guerre et paix aux Soudans

La violence monte sur la frontière Nord-Soudan/ Sud-Soudan menaçant à tout instant d’aboutir à la guerre totale. L’aviation de Khartoum continue de bombarder les populations civiles au Darfour, au sud-Kordofan mais aussi à l’intérieur du Sud-Soudan.

Les pressions du Conseil de Sécurité de l’ONU, la mobilisation de l’Union Africaine  ne sont pas parvenues jusqu’à maintenant à convaincre les deux pays de négocier. Leurs différents portent sur le tracé des frontières mais aussi l’exploitation et le transport du pétrole et bien d’autres sujets.

Les paroles terribles d’Omar el Béchir traitant les Sudistes « d’insectes » et les rodomontades répétées des dirigeants nord-soudanais comptant sur leur supériorité militaire ne convainquent pas tous les observateurs.  Eric Reeves note que si la guerre sera terrible pour les deux camps, les troupes de Khartoum présentent certaines vulnérabilités dont pourraient tirer profit les Sudistes.                                                                                                  (http://www.sudanreeves.org/2012/04/25/sudan-and-south-sudan-are-tipping-into-catastrophic-war-an-urgent-recalibration-of-diplomatic-measures-and-pressures-is-required/) .

En l’absence totale d’aviation militaire, les Sudistes auraient besoin de moyens anti-aériens.  Andrew Natsios, l’ancien envoyé spécial  au  Soudan du président Busch, appelle à les fournir, dans une tribune parue récemment dans le Washington Post .(http://groups.google.com/group/sudan-john-ashworth/browse_thread/thread/551a41aa9c71f8c2)

Tandis que dans la « Lettre confidentielle » une analyse des rapports de force  qui ne tourne pas à l’avantage de Khartoum est présentée. (http://www.africa-confidential.com/article/id/4435/All_or_nothing)

Enfin une tribune de Gérard Prunier un expert bien informé offre une option radicale : « Donner une chance à la guerre » et la justifie .

Nous la publions ici.

 

Soudan: Give war a chance ! Donner une chance à la guerre !

Par Gérard Prunier- New-York Times-Herald Tribune. 05.05.2012

Traduction Collectif Urgence Darfour

 

Moins d’un an après que le Sud-Soudan ait déclaré son indépendance, ce pays semble une fois de plus se diriger vers la guerre avec son voisin du Nord-Soudan .Au même moment, les peuples marginalisés du Nord se rebellent contre le gouvernement du président soudanais Omar el Béchir .La communauté internationale a appelé à un cessez-le-feu et à des pourparlers de paix, mais en soi, le retour de la violence n’est pas forcément une mauvaise chose. En temps de guerre, certes les soldats s’entretuent mais c’est  beaucoup moins dévastateur que des milliers de femmes et d’enfants qui meurent de faim, attendant une paix négociée qui ne viendra jamais.

On ne peut pas faire confiance au gouvernement d’Omar el Béchir. Il a pendant des années systématiquement trahi les accords, signant des dizaines de traités pour les violer ensuite. Paradoxalement, une guerre civile totale au Soudan peut-être la meilleure façon de chasser définitivement Béchir du pouvoir et de minimiser les pertes humaines. Par contre si un conflit de faible intensité avait lieu, cela conduirait à une catastrophe humanitaire.

Le Sud-Soudan a fait sécession du reste du pays l’an dernier, ce qui autrefois était envisagé comme une solution radicale. Mais le conflit a continué. Car les guerres du Soudan ont trop longtemps été considérées, à tort, comme le résultat de la tension entre un Nord musulman et un Sud chrétien. Selon cette logique, leur séparation aurait du apporter la paix.

Mais cette logique était faussée. Les guerres récurrentes du Soudan ne proviennent pas d’un conflit religieux, mais de l’exploitation par le gouvernement arabe des divers groupes non arabes de la périphérie du pays, comme les chrétiens du Sud et les groupes à prédominance musulmane, comme les habitants du Darfour à l’ouest, les Beja à l’Est, les Nubiens au nord et les Noubas au Kordofan. Ces régions périphériques ont été exploitées par Khartoum depuis le 19ème siècle. Mais jusqu’à une date récente, le Sud était la seule région consciente de cette oppression, car il n’était ni arabe ni islamique.

Tout le reste du pays a vécu pendant plus de 150 ans dans l’illusion qu’il partageait des valeurs fondamentales avec le centre arabe. Ce n’est que lorsque les soldats noirs musulmans furent envoyés au sud pour tuer leurs compatriotes noirs chrétiens au nom de la pureté islamique, qu’ils ont commencé à réaliser que l’Islam ne leur donne aucun avantage en termes d’éducation, de santé et de statut économique, sur les «païens» qu’on leur a ordonné de tuer.

L’accord de paix global parrainé par les américains en 2005 était censé guérir le conflit endémique du Soudan, mais il a prescrit le mauvais médicament. L’accord a été signé seulement par deux parties: le Nord musulman et le Sud chrétien. Cela laisse au moins un tiers du peuple soudanais – les musulmans africains – avec seulement une jambe politique pour tenir debout. Et ce tiers oublié est en lutte maintenant contre le gouvernement soudanais, parce qu’après des années de service comme domestiques ou troufions, ceux qui le constituent se sont rendus compte qu’en dépit de leur foi islamique, ils ne seront jamais autre chose que citoyens de seconde classe.

Bien que le monde arabe ait été ébranlé par une série de bouleversements, le Soudan est resté une exception. Les Islamistes continuent à diriger le Soudan après 23 ans d’échec. Ils avaient promis de mettre fin à la guerre civile, mais au lieu de cela, ils ont militarisé le pays, tué plus de deux millions de personnes, ruiné l’économie non pétrolière, confisqué les libertés civiles et bâillonné la presse et les milieux universitaires. Après avoir perdu la guerre (et les ressources pétrolières du nord), ils ont réalisé qu’ils n’avaient pas de plan B. Leur seul recours était d’assimiler les rebelles noirs africains musulmans à des traîtres, dénoncer les chrétiens du sud comme les instigateurs de la révolte musulmane et promettre plus de répression.

Chaque fois que les dirigeants étrangers réclament un plus grand respect pour les droits de l’homme ou des pourparlers de paix, le Soudan est toujours d’accord, parce qu’un accord rend la communauté internationale heureuse. Mais on oublie trop vite. Il y a un an, à la veille de l’indépendance du Sud-Soudan, les forces nord-soudanaises ont envahi la ville disputée d’Abyei; plus tard, elles ont accepté de se retirer, mais en réalité elles ne l’ont jamais quittée.

Le statu quo ne fonctionne pas, quoi qu’en pensent les Américains et les fonctionnaires des Nations Unies. Omar el Béchir a récemment qualifié les leaders noirs du Sud-Soudan d’ «insectes» et insisté sur le fait que le Soudan devait «éliminer complètement « ces insectes ». Pour ceux qui se souviennent du Rwanda et les insultes racistes lancées par les milices janjawids de Béchir lors de leurs attaques brutales au Darfour, ces viles paroles devraient être un appel au réveil. En effet, sans un socle moral commun, les  « négociations» ne sont qu’une façon polie de consentir au mal, surtout quand les interlocuteurs sont pathologiquement incapables de respecter leur propre parole. Et dans le cas d’un assassin comme el Béchir, il n’y a aucun socle moral commun.

Le Soudan a maintenant atteint le point de non retour. Beaucoup d’Arabes du Nord-Soudan sont exaspérés par le chauvinisme frénétique de cette tyrannie à bout de souffle, et attendent tranquillement l’occasion de rejoindre la révolte initiée par les musulmans non arabes.

Les rebelles qui luttent contre le gouvernement d’Omar el Béchir livrent une véritable bataille pour la liberté, et leur alliance de facto avec les chrétiens du sud pourrait enfin mettre un terme au conflit interminable du Soudan. La guerre est une affaire tragique, mais les courageux Soudanais qui l’ont choisie comme ultime recours méritent qu’on leur accorde le droit de trouver leur propre voie vers un printemps soudanais, même si elle est violente.

 

 

 

 

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