Deuxième retour du Darfour

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Le Collectif Urgence Darfour publie cet article en tant que contribution personnelle de son auteur.

Par Richard ROSSIN.

J’avais été au Darfour, clandestinement, en 2007 avec les hommes du Sudan Liberation Movment (SLM) puis organisé le même passage pour Bernard Henri Lévy (BHL), un des rares hommes à l’avoir osé dans ces conditions difficiles. Nous avions pu témoigner des charniers, des villages de cases et des marchés brûlés, réduits à l’état de cendres grises sur la terre ocre d’où ne jaillissaient plus que quelques piquets calcinés, des tisons éteints pour stèles. Plus épouvantable encore furent les témoignages des victimes et je n’oublierai jamais ces fillettes abusées. J’ai même appris plus tard que des femmes violées furent condamnées pour relations sexuelles hors mariages ! Certaines furent finalement lapidées par les commanditaires de leur martyr… C’est la justice soudanaise d’Omar El Béchir. Jamais je n’oublierai non plus ce témoignage à propos de femmes enlevées dont les violeurs djandjaweeds avaient fracturé les jambes pour qu’elles ne puissent s’enfuir et qu’ils ont « consommées » à loisir, sans même jamais les nourrir ni les désaltérer jusqu’à ce qu’elles meurent.
Grâce à BHL nous avions pu, avec le Collectif Urgence Darfour (CUD) « faire une mutualité » avant les présidentielles de 2007 au cours de laquelle le candidat Sarkozy s’était, entre autre, engagé par écrit à promouvoir une interdiction de survol du Darfour. Le Président l’a oublié… Son ancien futur ministre des Affaires Etrangères était à la tribune avec nous. Pourtant, bombardements et massacres n’ont jamais cessé ; l’ONU a bloqué son sinistre et indispensable compteur des morts et des réfugiés à l’année 2008. Les populations du Darfour, comme les autres populations du Soudan ravagé par son dictateur, sont retournées dans le silence, même les inculpations pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et génocide par le procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) avec leurs mandats d’arrêt internationaux sont restés lettres mortes. Il n’y a pas de police adéquate. Le procureur a même annoncé hier que les crimes du régime se poursuivent sans discontinuer et que Béchir utilise les poursuites contre lui comme élément de discussions !!
Pourtant, notre actuel ministre la coopération a accepté d’être à des festivités djiboutiennes en présence de ce sinistre personnage! Jusqu’où allons-nous donc choir ? On nous a dit que la France, qui imagine être encore le pays des droits de l’Homme, avait offert au leader du SLM, Abdul Wahid Al Nour, un asile ; en fait, sans que personne n’ait eu souci de ses aspirations, il a surtout vécu ici des pressions diplomatiques et a seulement partagé le sort commun des milliers d’immigrants illégaux. S’étant levé pour des valeurs telles la démocratie (il est un des rares leaders du tiers monde capable de l’expliquer et pour lequel ce n’est pas un mot vide) et la laïcité (perçue en séparation de la religion et de l’état),  il avait benoîtement cru qu’il trouverait autre chose… La France n’aimerait-elle  héberger que des dictateurs en fuite ou des tyrans potentiels en rupture de ban ? BHL et moi-même avions pu entendre ces revendications-là reprises par des villageois sur le terrain lors de nos incursions de plus de 550 km et jamais l’idée de la laïcité ne m’a paru avoir été auparavant revendiquée par un responsable musulman, ni d’ailleurs aussi unanimement par une population entièrement musulmane. Bref, de guerre lasse, si on peut dire, il a quitté notre pays décidé à ne pas perdre la vraie guerre, celle des valeurs et contre un dictateur sanguinaire. Il a quitté, la mort dans l’âme, un occident aveugle et incapable de repérer les enjeux géostratégiques et géoéconomiques de son pays devenu un nid du terrorisme international. Il lui fallait redéployer sa politique d’alliances.
Je l’ai rejoint quelques jours et j’ai pu mesurer la rapidité et la profondeur des avancées. Le SLM n’est pas seul en Afrique à avoir des aspirations à la liberté et les Africains (pas les Etats) sont plus généreux pour les causes importantes que les occidentaux qui s’adonnent au culte du Veau d’Or. Là-bas des hommes épris de liberté ne se contentent pas de mots et d’indignations. Dans la vaste villa qu’un homme de bien a mise à sa disposition, il a pu rassembler ses équipes et le leader qui paraissait un peu isolé à Paris est entouré de groupes qui ne cessent de travailler avec ardeur dans l’enthousiasme, les ordinateurs portables sont partout utilisés, les téléphones ne cessent de sonner, des rapports viennent et des instructions repartent. Arrivent et repartent les émissaires de « l’intérieur » civils et militaires. Une noria de véhicules neufs, finis les vieux pick-up à bout de souffle.
Viennent aussi les représentants des autres groupes d’opposition et pas seulement du Darfour mais de partout du Soudan pour mettre en œuvre les accords nouvellement passés ; tous ont compris la nécessité d’une direction commune et l’ont choisi pour leader. Il leur parait le seul capable de les mener au but final : un état dans lequel tous les citoyens auraient des droits égaux et où chacun pourra s’exprimer librement. Ils veulent le développement pour le pays et l’éducation pour leurs enfants. Pour autant ils ne se leurrent pas, ils savent que des années difficiles sont à venir et qu’ils auront besoin d’aide ; ce sont des gens pragmatiques qui admirent ceux qui ont su bâtir des Etats dans des conditions difficiles, l’Afrique du Sud et Israël reviennent souvent en exemples même chez ceux qui n’oublient aucune de leurs cinq prières quotidiennes. Un monde inhabituel.
Tout s’articule, tout se met en place, l’inéluctable est en route, sans nous la France et l’Occident si prompts à discourir sur les valeurs universelles.  Si tous ces hommes et ses femmes (oui, il y a des femmes !) saluent l’action en Libye  que les USA ont abandonnée, ils me demandent si nous savons en Europe qui est le dirigeant du mouvement d’insurrection ? Ils sont, pour leur quasi-totalité, musulmans mais se disent dégoûtés du silence assourdissant de la ligue arabe devant leur sort. Leur grand ennemi est l’islamisme porteur de mort, de terrorisme et d’asservissement ; ce sont leurs mots. Et ils martèlent, surtout les musulmans dévots parmi eux, « la religion est une affaire privée, nous sommes une mosaïque de peuples et de croyances et nous voulons vivre ensemble ». Sous mes yeux s’érige une Nation et je pense à Malraux « On ne fait pas de politique  avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage  sans » (L’espoir). Vue d’Afrique, jamais la déliquescence de l’Occident ne m’a parue aussi prégnante.
Eux en ont déjà pris acte, ils analysent les derniers accrochages, les bombardements d’Abiye et les dérisoires indignations du monde les font rire. Ils rappellent que l’envoyé spécial d’Obama incapable de faire fléchir Béchir, le génocidaire soudanais, a tout tenté pour les amener à signer un papier sans valeur ni garantie au nom de la paix… Une paix sous le joug ? Comme si les américains avaient négocié avec les nazis ou les japonais autre chose qu’une reddition sans condition. Certains appellent le président américain Oblabla… Un autre dit que s’il est noir, son cerveau est comme celui de tous les hommes, blanc ! Nous avons beaucoup ri ce soir-là.
Ces hommes aiment rire, ils sont sûrs de leur fait et annoncent leur victoire prochaine ; ils ne se résoudront jamais au bonheur des pierres et s’ils sont abandonnés aujourd’hui de la communauté internationale ils savent aussi que demain elle devra compter avec eux. Et ils se veulent exemplaires dans l’action, depuis les années que dure la guerre, ils en refusent les façons de leurs ennemis islamistes, pas d’exaction ni de terrorisme pas plus que « d’impôt révolutionnaire » ou d’attaque d’intérêt étranger. On ne peut s’empêcher de penser que c’est peut-être une des raisons de l’inexplicable indifférence dans laquelle les maintiennent ceux qui exploitent les grandes richesses de leur pays. Leurs ennemis de par le monde, ont droit à toutes les attentions et toutes les générosités.
Ils rêvent d’un pays qui ne laissera personne au bord de la route. Nous restons sur le chemin parce que nous ne défendons plus ni valeurs mais nos prédateurs se rueront avec nos politiciens en commis voyageurs dès le rêve de ces hommes réalisé. Ça aussi ils le savent.

Richard Rossin,
ancien Secrétaire Général de MSF, cofondateur de Médecins du Monde.

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