Deuxième anniversaire de la création de la République du Sud-Soudan

Deuxième anniversaire de la création de la République du Sud-Soudan.

Le 9 juillet cela fera deux ans que le nouvel état a été créé.

C’est peu que cette naissance s’est faite dans la douleur. Après une guerre cruelle qui a fait 2 millions de morts et 4 millions de déplacés et de réfugiés, le Sud-Soudan est un Etat en danger. La guerre menace toujours avec le régime de Khartoum,les frontières ne sont pas définies et la question du transit du pétrole à travers le Soudan est l’objet de conflits. Mais la jeune nation a aussi des problèmes internes très graves. La violence est endémique, alimentée par le régime de Khartoum, l’impunité y est la règle.La corruption fait des ravages.

Des militants historiques de la cause des Sud-Soudanais viennent d’écrire une lettre, faisant part de leur inquiétude au président Salva Kiir.

 

De la part d’amis de longue date du Sud-Soudan, une lettre d’inquiétude adressée au  président Salva Kiir et à son Gouvernement :

M. Roger Winter
M. Eric Reeves
M. John Prendergast
M. Ted Dagne

Washington, DC États-Unis

24 juin 2013

A Son Excellence Salva Kiir Mayardit,
Président de la République du Sud-Soudan
Bureau du Président
Juba, au Sud Soudan

Monsieur le Président Kiir:

Nous vous écrivons, en tant qu’amis de longue date du Sud-Soudan, engagés depuis plus de deux décennies à la grande cause d’une paix juste pour le peuple de ce pays. Nous avons mobilisé les responsables gouvernementaux, les organisations étudiantes, les médias et les groupes non gouvernementaux pour construire aux États-Unis  un fort soutien en faveur du Sud-Soudan . Nous avons fait de notre mieux pour mettre en évidence les souffrances du peuple du Sud-Soudan pendant la longue guerre civile, et offrir des perspectives  pour conclure une véritable paix .

Dans le passé, certains d’entre nous vous ont fait part de leurs préoccupations, individuellement ou confidentiellement, toujours comme des amis. En ce moment, notre amitié nous impose d’exprimer nos inquiétudes sur le sort de plus en plus périlleux du Sud-Soudan. De notre point de vue, nous sommes amenés à conclure que, sans changements importants et sans réformes, votre pays peut glisser vers l’instabilité, le conflit, et une crise de gouvernance prolongée. En tant qu’amis, nous avons la responsabilité d’exprimer directement nos graves préoccupations et de faire des propositions constructives pour l’avenir.

Il faut d’abord préciser qu’au cours des dernières années, en particulier lors des six derniers mois, les forces de sécurité gouvernementales sud-soudanaises se sont engagées dans une nouvelle campagne de violence contre des civils, simplement parce qu’ils appartenaient à un groupe ethnique différent ou qu’ils étaient perçus comme des opposants au gouvernement actuel.

Cette violence est choquante et elle a compris des viols, des assassinats, des pillages et  des destructions de biens. Nous sommes particulièrement préoccupés par des informations témoignant des violences commises par les forces gouvernementales dans l’Etat de Jonglei. Ces crimes terribles se produisent parce que les forces gouvernementales pensent qu’elles ont le pouvoir d’agir en toute impunité.

Nous vous avons soutenu dans votre lutte contre ces mêmes abus commis par le régime de Khartoum durant de nombreuses années. Nous ne pouvons pas fermer les yeux quand les victimes d’hier deviennent les auteurs  des crimes d’aujourd’hui. Nous avons été profondément encouragés par la déclaration du président Kiir, le 17 mai 2013:

«C’est un triste jour pour le Sud-Soudan que de recevoir des rapports sur les exactions commises par des éléments indisciplinés de nos propres forces armées. Beaucoup de nos camarades ont combattu et sont morts pour obtenir la liberté et la justice pour notre peuple. Il est important que nous honorons ce sacrifice « .

Dans le même temps, ces atrocités ne constituent pas des incidents isolés, mais elles se situent parmi de nombreuses mesures délibérées prises par les soldats sur ordres d’officiers supérieurs et de responsables gouvernementaux. Certains diront que la faute en incombe à la chaîne de commandement, mais les preuves indiquent clairement que ces ordres viennent en effet de commandants supérieurs. Nous vous exhortons à prendre des mesures rapides et décisives, non seulement contre ceux qui ont commis ces actes odieux, mais aussi à l’encontre de ceux qui ont donné ces ordres.

Et il doit y avoir justice. Les crimes commis par les responsables gouvernementaux restent souvent impunis. De nombreuses attaques  ont eu lieu contre des civils, y compris le meurtre d’hommes d’affaires étrangers, d’un enseignant du Kenya, de journalistes sud-soudanais, et bien d’autres, et sont restées impunies. Nous avons des rapports indiquant que les forces de sécurité gouvernementales ont abusé de ceux qui se laissent leurs voitures et à rechercher. Beaucoup de gens, y compris des responsables gouvernementaux, ont été victimes de harcèlement et ont été battus par les forces de sécurité. Encore une fois, personne n’a été tenu responsable. Cela crée inévitablement un climat d’impunité.

Il ya aussi beaucoup de Sud-Soudanais et certains ressortissants étrangers qui croupissent en prison, un grand nombre d’entre eux menacés de peine de mort. Beaucoup d’entre eux n’ont pas reçu un procès équitable parce que la justice est truffée d’incompétence. Nous demandons instamment que le gouvernement délivre immédiatement un moratoire sur toutes les exécutions jusqu’à ce que ces cas soient examinés et que les personnes ne soient reconnues coupables qu’après un procès équitable et transparent. Nous vous demandons également d’abolir la peine de mort au Sud-Soudan, de plus en plus de pays sont en train de le faire.

Rien de cela ne se produira si le Gouvernement de la République du Sud-Soudan du s’engage dans une réforme profonde. Après près de neuf années d’autonomie, le gouvernement ne parvient toujours pas à répondre aux besoins fondamentaux de sa population. En dépit des affirmations que des sommes énormes ont été dépensées  dans des investissements pour les infrastructures, il ya très peu de résultat en matière de routes, de services médicaux et  d’éducation pour des millions de Sud-Soudanais qui ont salué la perspective de l’indépendance avec impatience et  espoir.

Ceux qui en ont tiré bénéfice, qui sont devenus riches par le détournement des fonds du gouvernement, ont souvent envoyé leurs familles à l’extérieur du Sud-Soudan, leurs enfants dans des écoles privées à l’étranger, et ont eu accès aux meilleurs services médicaux disponibles dans le monde. Cela se passe alors que les citoyens ordinaires qui demeurent au Sud-Soudan  ne peuvent pas s’offrir les services de santé les plus élémentaires ou les formations les plus modestes pour leurs enfants.

La corruption est au cœur des nombreux problèmes auxquels est confronté le pays. En un temps remarquablement court, le nom de votre pays est devenu synonyme de corruption. Comme le président, Kiir l’a déclaré dans une lettre à ses ministres et à ses hauts fonctionnaires:

« Le peuple et la communauté internationale sont alarmés par le niveau de corruption au Sud-Soudan. Beaucoup de personnes souffrent, mais les responsables gouvernementaux semblent s’intéresser qu’à eux-mêmes.  »

Et pourtant, à ce jour, pas un seul fonctionnaire du gouvernement n’a été interpellé pour des accusations de corruption. Encore une fois, l’absence de justice favorise un climat d’impunité, et rend  d’autant plus difficile l’arrêt de la corruption. C’est dans cette perspective que nous avons examiné les conclusions de la Banque mondiale, qui, après une longue enquête a présenté au ministère de la Justice, il ya presque un an, des preuves manifestes de corruption massive. Et pourtant, le ministère de la Justice n’a pas encore poursuivi un seul individu.

Le Bureau du président au cours des derniers mois a commandité deux enquêtes importantes et a suspendu de leurs fonctions en attendant l’achèvement de l’enquête des hauts fonctionnaires, dont deux ministres fédéraux,. Une vague d’indignation s’est levée et continue de croître  face à l’ampleur extraordinaire de la corruption et à ceux qui en profitent. C’est la source potentiellement grave de troubles civils, à l’instar de ce qui s’est passé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord lors de ces dernières années.

NOS RECOMMANDATIONS

Ces problèmes ne peuvent être résolus du jour au lendemain, mais un engagement immédiat peut être pris pour remodeler ce qui semble maintenant un avenir dangereux et  porteur de crise pour le Sud-Soudan.

  • Le ministère de la Justice doit être remanié et le personnel clé qui a permis la corruption et les crimes impunis contre les civils, doit être mis à pied.
  • Tous les officiers supérieurs de l’armée doivent être avertis que les attaques contre les civils sont totalement inacceptables et seront sévèrement punis ainsi que l’ensemble de la chaîne de commandement.
  • Les allégations de violations des droits humains existant, devraient faire l’objet d’enquêtes complètes et de poursuites.
  • Des priorités claires concernant l’infrastructure du pétrole devraient être fixées, surtout à la lumière d’une situation financière qui est maintenant extrêmement sombre. Le fait qu’il n’existe pas de raffineries au Sud, pas d’installations de stockage, et pas de progrès vers une voie d’exportation reflète l’absence de toute planification et laisse ainsi les revenus pétroliers à la merci du  régime du Nord-Soudan. Comme ces deux dernières années l’ont démontré, le régime de Khartoum était tout à fait capable d’engager des négociations basées sur  la duplicité, de souscrire à des accords de mauvaise foi, puis de les renier tout simplement quand il le souhaite, même si cela pénalise sa propre économie déjà défaillante. Tout cela aurait pu être anticipé à partir du comportement de ce régime dans le passé, et doit certainement guider la réflexion à  l’avenir.
  • Les écoles, les services médicaux, l’eau potable et les routes doivent figurer en tête de liste des priorités de dépenses de l’Etat. Tant que le peuple du Sud-Soudan n’a pas facilement accès à l’éducation et à la santé, ce qui implique un réseau de transports, il sera extrêmement vulnérable aux maladies, et aura peu de chance de contribuer à une économie moderne. Et sans un secteur agricole efficace, le Soudan du Sud sera toujours dépendant des autres.
  • Le Sud-Soudan affronte de graves menaces de sécurité externes, et ce sera certainement le cas aussi longtemps que le régime actuel contrôle le Nord-Soudan. Néanmoins, l’armée doit planifier la réduction substantielle de ses effectifs,  se rendre plus efficace, et  recevoir une formation juridique en matière de  droits de l’homme. La sécurité est primordiale, mais la sécurité serait gâchée si l’armée ne devient pas plus sensible aux besoins de son peuple et à ses obligations plus larges visant à protéger les droits des civils.

Ces demandes sont grandes, nous le comprenons bien. Mais si vous  ne commencez pas à y répondre maintenant, les tâches ne feront que croître davantage. Encore une fois, en tant qu’amis du Sud-Soudan, nous vous invitons à faire face à ces défis de façon urgente et avec toute la détermination possible.

Cordialement,

Roger Winter, Eric Reeves, John Prendergast, et Ted Dagne-
amis du Soudan du Sud

CC: L’honorable Riek Machar Teny, vice-président
L’honorable James Wani Igga, port-parole de la Présidence

 

Vous trouverez aussi l’article malheureusement prémonitoire que le Collectif Urgence Darfour a fait publié dans le Monde le 12 janvier 2011 :

http://collectifurgencedarfour.com/sud-soudan-une-independance-perilleuse/

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