Darfour : information étouffée et liquidation en préparation

Réfugiés du Darfour dans un camp à proximité d'El Fasher au Soudan

Le gouvernement dirigé par Omar El-Béchir, premier chef d’Etat en exercice à être poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, s’en prend actuellement aux défenseurs des droits de l’Homme et journalistes qui, tant bien que mal, travaillent sur le Darfour. Les services de renseignement (National Intelligence and Security Services, NISS) ont ainsi procédé, le 30 octobre, à l’arrestation de l’avocat Abderahmane Gassim et de neuf militants de l’ONG soudanaise Réseau de défense des droits de l’Homme en faveur de la démocratie (HAND). Parmi les victimes de cette opération, on compte Abdelrahman Adam, journaliste à Radio Dabanga, l’une des meilleures sources d’information sur le Darfour, très fiable et réactive. Basée en Hollande, la station diffuse localement en ondes courtes dans les différentes langues vernaculaires de la province de l’ouest soudanais. Le bureau local de la station a été fermé. Il semble que d’autres arrestations aient eu lieu dans la foulée, sans qu’on sache exactement combien de personnes ont été appréhendées au total, ni si des charges ont été formulées contre elles. Quatre jours plus tard, des agents du NISS ont interpellé Jaafar Subki Ibrahim, collaborateur du quotidien soudanais Al-Sahafa, qui se voit accuser notamment de «crime contre l’Etat».

Cette vague d’arrestations est symptomatique de la volonté du régime soudanais de faire taire ceux qui, sur place, témoignent de la situation au Darfour. Elle est à rapprocher de la mise sous les verrous, il y a quelques semaines, de deux représentants du camp de déplacés d’Abou Shouk, arrêtés après s’être entretenus avec des représentants du Conseil de sécurité de l’ONU en visite officielle dans la région. L’un de ces deux hommes est toujours détenu sans que le moindre chef d’accusation n’ait été porté contre lui.

Cette tentative de censurer l’information sur le Darfour survient à un moment crucial pour l’avenir de la province martyre. Chacun sait, que ce soit dans les couloirs de l’ONU, parmi les experts ou au sein des ONG agissant en faveur des populations darfouries, que le gouvernement de Khartoum se prépare à la guerre contre la région semi-autonome du Sud-Soudan. Il est en effet prévu que s’y tienne début janvier 2011 un référendum d’auto-détermination, qui devrait très probablement aboutir au choix de l’indépendance. Or le régime soudanais est décidé à empêcher coûte que coûte la perte de cette région qui recèle l’essentiel des puits de pétrole dont la caste au pouvoir tire sa fortune. C’est pourquoi, en même temps qu’il s’évertue plus ou moins discrètement à saboter l’organisation de ce référendum, El-Béchir est en train de constituer un puissant arsenal militaire (principalement fourni par ses protecteurs chinois et russes) et de réorganiser son armée : fidèle à ses habitudes, l’homme fort de Khartoum s’apprête donc à recourir une fois de plus à la force brutale. Le Sud-Soudan, qui a su résister aux vingt et un ans de guerre imposée jusqu’en 2005 par le régime islamiste qui voulait instaurer la charia dans cette région non musulmane, ne compte pas se laisser déposséder de l’indépendance que devrait lui apporter le référendum. La guerre semble donc inévitable.

Mais le pouvoir soudanais, redoutant d’avoir à mener la bataille sur deux fronts, espère liquider préalablement les mouvements de résistance armée qui au Darfour combattent le pouvoir central. D’où la recrudescence actuelle d’offensives contre ces derniers, et en particulier les tentatives répétées de déloger le Sudan Liberation Movement (SLM) d’Abdulwahid El Nour de son bastion du Djebel Marra. D’où, plus grave encore, ce que vient de dénoncer publiquement Islam Chalaby, l’un des membres du bureau du procureur de la CPI, comme la poursuite du génocide contre les populations noires africaines du Darfour au moyen de l’arme de la faim et des privations. Chalaby a expliqué que le gouvernement d’El-Béchir a modifié sa tactique et privilégie désormais le blocage de la nourriture et des soins fournis par les ONG dans les camps de déplacés et dont dépend la survie de quelque 2,7 millions de personnes.

On saisit dès lors pourquoi les assassins qui gouvernent le Soudan cherchent à étouffer les informations en provenance du Darfour : pas question d’attirer l’attention de la communauté internationale, surtout préoccupée par la menace de guerre contre le Sud-Soudan, sur les grandes manœuvres en cours de liquidation du front darfouri.

Le Collectif Urgence Darfour (http://www.urgencedarfour.info/) qui s’efforce de maintenir la mobilisation en faveur des populations civiles, a donc aussitôt réagi aux arrestations de ces derniers jours à Khartoum, exigeant que tout le monde soit immédiatement remis en liberté. Se félicitant de la réaction des autorités françaises qui ont appelé à la libération des journalistes et défenseurs des droits de l’Homme arrêtés «et au respect du libre fonctionnement des médias indépendants», le Collectif a ajouté qu’il serait néanmoins souhaitable que la France ne s’en tienne pas à des vœux pieux et exerce, avec l’Union européenne, les pressions nécessaires pour aller vers le «respect des droits de l’Homme et de la liberté d’expression et d’information» auquel elle appelle les autorités soudanaises.

Bernard Schalscha est Secrétaire général du Collectif Urgence Darfour

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